Marrakech sème le souk
Festival • Après une reprise en main ambitieuse, la 44e édition consacrée aux arts populaires rassemble 800 artistes, entre rap, danse et tradition marocaine.
Les cigognes ont élu domicile sur le mur le plus impressionnant du palais Badii. Elles dominent la scène et aiment la musique, fascinées et bercées au point qu’on pourrait croire qu’elles sont empaillées. Ce sont des oiseaux de bon augure qui protègent le 44e festival des Arts populaires de Marrakech qui reprend vie après des années somnolentes. Touristes. Ahmed Tandjaoui, nouveau directeur artistique depuis 2007, voit grand, à la dimension de la scène (30 x 20 m) du palais, construit par le sou- verain Ahmed El Mansour Adahbi suite à sa victoire en 1578 sur l’armée portugaise. Ce festival pourrait paraître dé- suet, tourné uniquement vers le folklore local. Mais, plus malin, il sait allier la tradition, en respectant son histoire, et s’ouvrir à de nouvelles formes d’expression, comme le rap, tout aussi populaire que les gnawas chéris des touristes. Trois jours de plus et 2400 m2 de scènes installées dans divers quartiers de la ville pour des spectacles gratuits : la manifestation parie sur le mélange des genres et des publics. Quelque 350 000 spectateurs sont atten-
Ahmed Tandjaoui est depuis 2007 le nouveau directeur artistique du festival.
dus pour cette nouvelle édition où 800 artistes marocains se produisent. Dans le quartier Bab Ighli, sur une scène surprotégée par la police, car les rappeurs de Fnaïre auraient pu mettre le feu aux poudres, ce qui, évidemment ne fut pas le cas, on s’est réjoui. La douceur du soir (après la prière de 22 h 15) convient aux danses et aux concerts plus subtils qu’ils ne peuvent le paraître au premier abord. Un groupe marocain de Nice – monté par l’auteur, compositeur et musicien Tarik Lamirat – cherche dans l’alliance des musiques (châabi marocain, afro-cubain, raï) un style qui lui soit propre. Le chanteur et accordéoniste Tarik ne déteste pas Piaf, ni Yvette Horner. Il joue sur les répertoires, emporté par la foule… Fnaïre ne badine pas. Costauds
comme des dockers de Marseille, Achraf, Khalifa et Mouhssine tiennent la scène. Le tee-shirt glissé dans une poche de jeans, ils arpentent le podium pour diffuser leur «taklidi rap» qui sait manier la dérision marrakchie. L’autre groupe qui arrache sans faire de dégât, compte quatre musiciens, chanteurs et un DJ, Rash. Ils inventent un rap mélancolique, presque romantique et féminin. Ils ne maîtrisent pas totalement le plateau mais restent sans doute un des groupes les plus intéressants du festival. Gestes et paroles sont étudiés. Ils sont de Casablanca et font des propositions musicales hors commerce qui pourraient bien payer demain. Un chanteur d’un certain âge (57 ans) vient faire la balance. Entre Barcelone et le Maroc, Abdeljalil Ckodssi oeuvre pour une musique identifiée mais sans frontière. Faisant, comme toujours, avec les moyens du bord, il chante juste et même suave et sait réunir sur scène des musiciens de différentes cultures régionales. Mais, comme la plupart des artistes qui se produisent, il a ce défaut de toujours présenter le spectacle dans un rapport frontal. Pastèque. Même au palais Badii, on n’échappe pas à cette règle. Bien que le metteur en scène Abdessamad Dinia ait réglé les prestations de près de 600 artistes à merveille et que les prestataires soient bien sélectionnés, on reste sur sa faim. D’autant plus que les light designers français ont jugé bon de faire «couleur locale» avec un finale rouge et vert comme une pastèque. On gardera de cette soirée à 100 dirhams (10 euros) entre autres groupes et acrobates performants, le souvenir d’une danse du sud du royaume, Al Guedra. Maurice Béjart s’est sans doute inspiré de cette élégance berbère pour perfectionner ses Mudra Afrique. Après avoir vu tant de soldats qui portent le sabre et tapent des pieds, fort justement d’ailleurs, surtout lorsqu’il s’agit d’un rythme à cinq temps, quelques danses surprennent par leur raffinement. Ce groupe a quelque chose d’irréductible, venu d’ailleurs, national comme l’intitulé du festival mais en résonance avec d’autres langages. Les cigognes ont compris, qui regardent la scène. Moins argentés mais aussi porteurs, d’autres festivals existent aussi au Maroc, comme celui de Taoufiq Izzediou, On marche, qui aura lieu du 23 au 30 janvier, avec les chanteuses et danseuses du cabaret Madame Plazza. Vivant et traditionnel, comme le palais Badii.