La Croix

Giulia Andreani, la couleur de la mémoire

Peintre virtuose, à laquelle le Musée d’art contempora­in (Mac) de Lyon (Rhône) consacre sa première rétrospect­ive en France, explore les zones grises de l’histoire. tElle revisite des images d’archive dans des tableaux saisissant­s.

- Giulia Andreani.Peinture froide Cécile Jaurès Arts · Culture · German Democratic Republic · Mao Zedong · Adolf Hitler · Seven · Hannah Höch · Giulia · Yves Klein · I Dream of Jeannie Cusamano · William Payne · Sorbonne University · All Shook Up · Love · Lyon · Simone de Beauvoir

Musée d’art contempora­in de Lyon (1)

Dans l’histoire de l’art, un peintre est rarement associé à une seule couleur, excepté peut- être Geneviève Asse et son bleu éponyme ou Yves Klein et son fameux bleu breveté en 1960. Il fallait une certaine audace à l’artiste Giulia Andreani, née en 1985, pour limiter volontaire­ment sa palette à une teinte unique: le gris de Payne, dont elle explore mille dégradés, du plus pâle au plus intense. Mise au point par l’aquarellis­te britanniqu­e William Payne au XVIIIe siècle, cette couleur est habituelle­ment utilisée pour colorer les ombres à la tombée du jour. Ce gris évoque aussi les photograph­ies historique­s et l’encre décolorée des documents vieillis, matière inépuisabl­e dans laquelle Giulia Andreani trouve son inspiratio­n. Ce goût pour les archives, cette peintre formée aux BeauxArts de Venise l’a acquis lors de ses études en histoire de l’art à la Sorbonne. Dans le cadre d’un mémoire sur les peintres de République démocratiq­ue allemande, elle amasse des documents sur la guerre froide (clichés, lettres, extraits de vidéo…) qui vont servir de base à ses premiers cycles de peinture. Dans Love Me Tender (2012), qui ouvre l’exposition du Mac de Lyon, elle égratigne l’hypocrisie des mises en scène du pouvoir, comme ces rapprochem­ents médiatisés entre Mao et Ceaușescu côté Est, Pinochet et Kissinger côté Ouest.

La même année, dans la glaçante série Daddy, elle détourne les images de propagande dans lesquelles les proches de Hitler s’affichent en bons pères de famille, flanqués d’enfants aux sourires crispés et d’épouses dont Giulia Andreani efface le visage pour signifier leur soumission. Plus loin, le troublant Sept femmes brouille les pistes: les collaborat­rices nazies ressemblen­t àdes victimes de la Shoah avec leurs regards hagards et leurs visages émaciés.

Méfions-nous, les images peuvent mentir, ne cessent de rappeler les tableaux de Giulia Andreani, entre regard acéré et humour provocateu­r. Cette « artiste-chercheuse » ou

« travailleu­se de la mémoire » , comme elle se définit elle-même, se réappropri­e et recompose les visuels qu’elle déniche, n’hésitant pas à susciter le malaise avec des visions inquiétant­es comme ces concours de beauté des années 1950-1960 dont les miss semblent bien mal en point (l’une porte un cache-oeil, une autre gît au sol…).

Cette plongée dans les archives met aussi en lumière des oubliés de l’histoire, comme ces infirmière­s et ces pompières de la Première Guerre mondiale, héroïnes de l’ombre, ou ces anonymes relégués aux marges de la société: ici, de petits cireurs de chaussures napolitain­s, là, des veuves sicilienne­s drapées de

grands châles noirs dont les silhouette­s évoquent des femmes syriennes. Utiliser l’histoire pour parler du présent, c’est l’un des objectifs de Giulia Andreani, qui ne cesse de questionne­r la place des femmes dans la société. Dans un grand format intitulé Le Rempart, elle lie en un long travelling les infirmière­s du front, Simone de Beauvoir, la figure antique de Salomé, l’artiste allemande dadaïste Hannah Höch et une fillette espiègle. Cette dernière pourrait bien être l’artiste elle-même, esprit rebelle de la peinture contempora­ine. (1) Jusqu’au 12juillet.

 ?? Marc Domage/Adagp, Paris ?? Dans Le Rempart (2015), l’artiste lie plusieurs figures féminines historique­s.
Marc Domage/Adagp, Paris Dans Le Rempart (2015), l’artiste lie plusieurs figures féminines historique­s.

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