Slobo a franchi les frontières du réel
Slobo n’est plus. Le peintre installé en Auvergne depuis la fin des années 1960 s’est fait grandement remarquer par sa production inclassable et son désir d’éveiller la curiosité de l’art.
Il signait ses toiles « SL. Jevtic » ; en toute logique pour Slobodan Jevtic. Mais pour les intimes et tant d’autres, il était Slobo. L’artiste qui a marqué l’Auvergne comme l’Auvergne l’a marqué – cette région lui rappelant ses terres natales - est mort en fin de semaine dernière. Slobo était né en 1934 à Valjevo, au bord de la rivière Kolubara, dans l’actuelle Serbie. Passionné par le dessin, il a étudié l’architecture avant de s’orienter vers la peinture, dès 1957. Diplômé de l’Académie des arts appliqués de Belgrade, spécialisé en scénographie, Slobo séjourne aux États-Unis, en Italie, à Paris oscillant entre le théâtre et le cinéma. En 1969, il s’installe en Auvergne et se consacre à la peinture, devenant une figure incontournable de la vie artistique locale, autant par sa production que dans la mise en valeur de celle des autres. Il devient le directeur artistique de l’association Mouvement d’Art Contemporain de Chamalières entre 1984 et 2014 et participe à la renommée internationale de la
Triennale mondiale de l’estampe et de la gravure originale en assurant le poste de directeur général.
« C’était ça son idée, celle que le monde est fait pour être traversé »
Pendant toutes ces années, il n’a cessé de peindre, peut-être 2.500 tableaux dont une grande quantité dans son atelier, à Ternant, commune d’Orcines, au pied du puy de Dôme. « Mes tableaux sont une perpétuelle confrontation entre réalité et abstraction. Entre figuratif, fantasmatique et imminence des forces sidérales. Un travail où les explosions de matière expriment la puissance des forces cosmiques », expliquait Slobo en évoquant sa production hantée d’horizons galactiques, mélange de fantastique, d’ésotérisme, d’onirisme et de baroque. Après avoir tutoyé les astres et les dieux, il a finalement cherché l’inspi
ration au coeur des paysages, dans sa nature comme dans ses forteresses. Pour sa fille Anouk, « objectivement, il n’entre dans aucune école, style ou genre. Il est inclassable, ce qui explique qu’il n’a pas trouvé sa place dans des galeries ou des musées qui aiment tant les catégories. Mais il a tenu ça toute sa carrière ; il a tenu cette sincérité dans la peinture jusqu’au bout… Il avait des peintures en projet jusqu’à l’année dernière. Elles sont esquissées, prêtes à être peintes. Ce n’est pas ici que le regard d’une fille : il y a quelque chose de sincère
en tout chez lui. Et cette sincérité comme cette profonde bienveillance vis-à-vis des gens, vis-à-vis de nous, elles étaient présentes jusqu’au dernier jour. »
« Papa n’a jamais fait de gravure »
Slobo avait le sens de la transmission, toujours soucieux d’éveiller la curiosité de l’art auprès d’un maximum de personnes, notamment grâce à la Triennale mondiale de l’estampe. « C’est un médium qui n’était pas du tout son médium.
Papa n’a jamais fait de gravure, insiste la fille de Slobo. Mais il avait trouvé dans ce petit format une manière de rassembler très large. C’était important pour lui l’internationalité, l’idée que le monde entier se retrouve ainsi à Chamalières. Il n’a jamais arrêté de bouger. Toute petite, il m’avait offert une mappemonde, très belle avec le nom des chaînes montagneuses, des volcans, des lacs… mais sans aucune frontière dessinée. C’était ça son idée, celle que le monde est fait pour être traversé. C’était en lui. »