Liberation

Enfants faut-il crever l’écran ?

Interdire? Contrôler? Limiter? Face à l’addiction grandissan­te des enfants aux écrans, parents, experts et politiques cherchent la parade.

- PAR MATHILDE FRÉNOIS Correspond­ante à Nice Tech Addiction · Child Health · Lifestyle · Family · Parenting · Kids · Addictions · Nice · Santé · France · World Health Organization · Emmanuel Macron · Gabriel · Vatican · Roblox · Roblox Corporation · Youtube · Minecraft · Electric & Musical Industries, Ltd. · Gabriel Attal · Animal Crossing · Nice Work · Centre Hospitalier Universitaire de Nice

Impact sur le langage, la motricité, le sommeil, la vision… Le temps passé par les plus jeunes sur les écrans inquiète, au point que le chef de l’Etat veut réguler leur utilisatio­n. A Nice, des initiative­s guident les parents et tentent de sensibilis­er les plus jeunes.

C’est la maîtresse qui l’a avertie à la sortie des classes. «Votre enfant n’est pas concentré le matin», a entendu Kadija. Son fils Rayane commençait à peine l’école primaire. Il était «perturbé», «excité» ou «dans la lune». Au petit-déjeuner, Rayane est un grand consommate­ur d’écrans. «Il était trop accro, dit sa mère. Le matin, il se levait, il regardait direct les dessins animés. La Switch, la télé et la tablette, c’était tout le temps, sept jours sur sept. Quand j’arrêtais, il faisait des crises. C’était affreux.» Kadija partage son témoignage à un café-parents, organisé par le laboratoir­e d’arts numériques la Bulle et le centre social la Semeuse à Nice. Neuf mères et un éducateur de jeunes enfants mènent une «réflexion sur les habitudes numériques familiales». Ensemble, ils tentent de «prendre conscience des effets des écrans» et d’«établir des limites». D’après un sondage Ipsos de 2022, Internet occupe neuf heures de la semaine des 7-12 ans. Près de dixhuit heures hebdomadai­res pour les plus de 13 ans. «Le temps passé par les enfants devant les écrans a augmenté ces dernières années en France», note Santé Publique France dans sa dernière étude datée de 2023. Les enfants de 2 ans sont en moyenne posés devant la télé cinquante-six minutes par jour. L’OMS préconise de ne pas les exposer du tout. Dans sa conférence de presse en début d’année, Emmanuel Macron a promis des mesures sur l’accès des écrans aux enfants. «On a laissé beaucoup de familles sans mode d’emploi. Il faut qu’on ait un consensus scientifiq­ue, que les scientifiq­ues commencent à nous donner un plan et qu’on éclaire un débat public», a développé le Président mi-janvier, sans exclure «peutêtre des interdicti­ons, peut-être des restrictio­ns». Des préconisat­ions d’experts sont attendues au printemps (lire page 5). Dimanche 11 février, le Premier ministre, Gabriel Attal, a dit envisager la mise en place d’un «verrou numérique» empêchant l’accès des moins de 13 ans aux réseaux sociaux.

«impact sur le langage, la motricité, la mémoire»

Kadija n’a pas attendu l’exécutif. «Petit à petit», elle a réduit le temps d’écran de Rayane. «C’est trop dur au début d’arrêter. C’est un vrai travail, dit-t-elle. Maintenant le matin, on papote. Le soir, on va marcher.» Rayane arrive avec son cartable à roulettes. «Les écrans, ça m’intéresse, confirme le Niçois de 9 ans. J’aime jouer aux jeux de voitures, à Animal Crossing et à Mario. Je veux toujours jouer. C’est vrai que c’est difficile d’arrêter. Sauf si, après, je peux regarder la télé.» Rayane est désormais limité à 1 h 30 de tablette par semaine. La télé et la Switch, «c’est ensemble» avec sa mère. A l’école, ça va mieux. Le sommeil aussi.

«Il faut essayer de cadrer cette activité qui est très plaisante, préconise l’addictolog­ue Caroline Nocca. Les écrans captivent. Les couleurs, les sons, les mouvements… L’oeil est attiré. Le plaisir est là. L’enfant risque de ne plus trouver d’intérêt à autre chose.» L’exposition précoce et excessive aux écrans «peut avoir un impact sur le langage, la motricité, la mémoire, l’attention», énumère la spécialist­e. Chez les adolescent­s, les écrans sont un des facteurs de la mauvaise qualité de sommeil. Pour tous, «les myopies explosent».

Une fois par semaine, Caroline Nocca «se balade» dans les couloirs de Lenval, l’hôpital pour enfants de Nice. Elle participe aux débriefs des urgences psychiatri­ques, elle parvient aux demandes des médecins, elle passe dans les chambres.

«L’idée, c’est d’évaluer les gamins qui ne sont pas forcément hospitalis­és pour ça, expose la docteure du CHU de Nice. Tout le monde n’est pas addict aux écrans. Mes patients sont souvent poly-addicts, avec des situations sévères de fragilité.» Les signes d’alerte: un enfant isolé ou irritable, des notes qui baissent ou un changement de comporteme­nt. A Lenval l’an dernier, 30 % des consultati­ons en addictolog­ie concernaie­nt les écrans. «Face à une addiction, on n’est pas tous égaux. Il y a des prédisposi­tions génétiques, l’environnem­ent, le parcours de vie, développe-t-elle. Une addiction peut masquer un dysfonctio­nnement familial. Ça couvre parfois une dépression.» Caroline Nocca a reçu en consultati­on un garçon de 6 ans qui «ne parlait pas du tout». Les parents tenaient un restaurant, l’enfant restait dans l’arrière-salle «en permanence sur la tablette». Après la limitation des écrans, le petit patient s’est «remis à parler» et à «repris goût à interagir» avec ses parents. «Chez l’enfant et l’adolescent, le cerveau est très immature, note l’addictolog­ue. Ces jeunes n’ont pas cette faculté de contrôler. Les écrans offrent une explosion sensoriell­e. Notre cerveau est sensible à ce bouquet sensitif. Il le garde en mémoire.

Dans sa constructi­on identitair­e, l’enfant va rechercher ce contexte.» Pour la médecin, l’addiction a deux fonctions : la recherche d’un plaisir et l’apaisement d’une souffrance. «L’écran c’est le doudou numérique, c’est le sucre pour le cerveau.»

Les quatre temps sans écran

Au café-parents, Armine prend la parole. Elle raconte que son petit garçon «mange très mal». «Pour le distraire, je mettais le téléphone. Il regardait les dessins animés et il mangeait, décrit-elle. Un jour, j’ai arrêté. Il a pleuré, pleuré. Depuis, je limite. Il regarde un peu avant de dormir.» L’éducateur de jeunes enfants Julien Podevin rappelle les quatre temps sans écran: pas le matin, pas à table, pas avant de dormir, pas dans la chambre. Il y a aussi Alice qui raconte ne pas avoir «eu le choix» quand son ancien compagnon a offert une Switch à leur fils de 6 ans. Il y a Kaouthar, qui a été prévenue par son médecin: les écrans «perturbent la mémoire». Son ado est «accro». «Il a 12 ans. Il joue sur Roblox [une plateforme de jeux vidéo en ligne, ndlr] avec ses copains. Quand on a des enfants au collège, c’est difficile de les arrêter, constate-t-elle.

Suite de la page 3 J’essaie de limiter. Mais il joue en cachette au lieu de dormir, avec le téléphone sous l’oreiller.» Les mères anticipent l’arrivée dans l’adolescenc­e. Les téléphones peuvent être une porte d’entrée de la violence, de la pornograph­ie, du cyberharcè­lement, des substances. «Il faut intervenir avant, conseille l’addictolog­ue. On a une fenêtre entre 8 et 10 ans pour diffuser les bons messages. Au début, il faut les accompagne­r sans être trop intrusif : comment utiliser les réseaux sociaux, qui accepter en ami…» Dans son travail d’éducateur, Julien Podevin rencontre des parents qui débranchen­t les consoles et coupent le wifi. Lui préconise plutôt le dialogue, l’instaurati­on de chartes, le contrôle parental.

les parents eux-mêmes absorbés par les écrans

Partie de sa propre expérience, la Niçoise Natacha Didier a créé la Boîte à limites. Au design de jeu de société, cet outil permet de distribuer des bons pour un dessin animé ou pour une partie de jeu vidéo. Un minuteur sonne la fin de la partie. «En famille, on définit un tas de règles : ne pas manger dans la voiture, se brosser les dents après le repas. Mais les écrans, c’est un coup oui, un coup non, encore ou stop. L’astuce est de cadrer les choses. Pour l’enfant, c’est clair. Même s’il y a toujours des négociatio­ns.» Vendue 28 euros et éditée à 2 500 exemplaire­s, la Boîte à limites est désormais empruntabl­e dans les médiathèqu­es de la ville de Nice. «L’écran fait partie de la vie. On peut discuter de chaînes YouTube, on peut jouer à Minecraft, renverse Julien Podevin. Un plateau télé une fois par semaine avec une émission choisie, ça peut être sympa. Il ne faut pas diaboliser.» Au centre social, les écrans ne sont pas bannis. La salle informatiq­ue est à l’entrée à droite. «On utilise les ordinateur­s pour leurs vertus. Après une heure passée sur un jeu vidéo de foot ou de tennis, l’idée c’est d’aller pratiquer le sport au stade», expose Christophe Tassano, directeur général de la Semeuse. Le centre social sera bientôt doté d’un écran interactif, géant et tactile.

Désormais, les écoles sont aussi équipées d’ordinateur­s, de tablettes, de tableaux interactif­s. «L’éducation aux médias et à l’informatio­n (EMI) fait partie des programmes et du parcours citoyen de l’élève, expose Eric Béguin, inspecteur de l’Education nationale, et référent pour l’EMI dans l’académie de Nice. Les écrans, il ne faut pas les interdire. Mais apprendre à s’en servir pour ne pas les subir.» A chaque âge son usage. «En maternelle, 99% du temps d’utilisatio­n se fait hors ligne et sur des moments très ponctuels qui permettent de faire de la répétition d’actions (entourer des cubes pour faire des paquets de trois), pour figer des actions (prendre en photo un bonhomme en pâte à modeler) et laisser une trace», explique l’inspecteur. Ces activités aident au travail de la narration et au développem­ent du langage oral. Certaines classes animent des webtélés tournées sur fond vert. «C’est une complément­arité, poursuit-il. Quand les élèves grandissen­t, les apprentiss­ages s’individual­isent. On peut adapter la difficulté, en travaillan­t seul à son rythme pour être en situation de réussite.»

Petit à petit viennent les recherches sur Internet, la vérificati­on des informatio­ns, l’organisati­on de données. Dès le collège, les devoirs et l’emploi du temps sont en ligne. De leur côté, les parents doivent s’interroger sur leur propre rapport aux écrans. «On a des actions auprès des élèves mais on a aussi l’obligation de mettre en place un continuum hors du temps scolaire avec les parents, développe Eric Béguin. On a un dispositif qui vise à prévenir le cyberharcè­lement, avec le programme Phare. La gendarmeri­e ou la police intervienn­ent pour la prévention. Des associatio­ns sensibilis­ent sur la dépendance aux jeux vidéo, sur les normes Pegi [classifica­tion par âge des jeux vidéo].» Ces actions spécifique­s «accompagne­nt à la parentalit­é à l’heure du numérique.» Au café-parents, la moitié des mères reconnaiss­ent attraper leur téléphone dès le réveil. Autant interrompe­nt «souvent» leur progénitur­e à cause d’une notificati­on. Quand les parents sont eux-mêmes absorbés par les écrans dans la relation avec leur enfant, c’est la technofére­nce : «Ça commence très tôt, note l’éducateur Julien Podevin. Dès la maternité, la première question des parents c’est : il y a la télé dans la chambre? Certaines mamans, au moment d’allaiter, se retrouvent à échanger sur WhatsApp. C’est difficile de ne pas se laisser envahir.»

Les promesses de Macron au début de l’année ont été bien accueillie­s par les profession­nels. Julien Podevin espère «des moyens au niveau local». Pour Caroline Nocca, «il faut que les pouvoirs publics s’emparent de cette question. Les lois sont faites pour protéger les personnes vulnérable­s, estime l’addictolog­ue. Les indicateur­s concernant la santé mentale de nos jeunes sont dans le rouge : il y a un lien avec l’usage du numérique.» Elle forme notamment des psychologu­es de l’Education nationale et ouvrira bientôt un atelier avec les professeur­s de l’hôpital Lenval. «Les chartes et les fascicules à télécharge­r, ça ne suffit pas. Il faut aller vers, estime Caroline Nocca. Même si ces messages de prévention ne sont pas inutiles.» Elle espère un slogan «comme les 5 fruits et légumes par jour».

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A l’hôpital pour enfants de Nice, l’an dernier, 30 % des consultati­ons en addictolog­ie concernaie­nt les écrans.
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Photo Gilles Coulon. Tendance Floue
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Photo Mathieu Thomasset. HANS LUCAS En 2022, Internet occupait neuf heures de la semaine des 7-12 ans.

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